EXTRAIT (1/4 du texte)
Guimarães Rosa et un problème
classique
d’orientation dans l’activité
traductionnelle
Ou « le chat est sorti du chat et il n’est
resté que le corps du chat »
Marcelo Backes
« Et par ce non donc, le
monde ne bougeant pas, dans sa valide intraduisibilité. »
GUIMARÃES ROSA dans
« Orientation »
1. Prélude
À propos de l’importance de la forme et du
contenu de Guimarães Rosa
Guimarães Rosa est – quarante ans après sa mort,
cela est une certitude indiscutable – l’un des plus grands écrivains du XXe
siècle. Non seulement dans le domaine de la littérature brésilienne ou
latino-américaine, mais aussi dans le domaine de la littérature universelle.
Né en 1908, exactement l’année où est mort Machado
de Assis, autre grand auteur que la littérature brésilienne a donné au monde,
Guimarães Rosa est mort en 1967. Son oeuvre se caractérise par
l’expérimentation linguistique extrême, mais ne renonce pas – et donc ne se
laisse pas aller à l’un des vices typiques des avant-gardes – à narrer, à
raconter des histoires. C’est-à-dire que, malgré le travail rigoureux sur la
forme – Guimarães Rosa a déjà été qualifié d’orfèvre, d’alchimiste du mot –, le
contenu est encore important, si ce n’est fondamental, dans l’œuvre de
l’écrivain brésilien. Si bien qu’un roman comme Grande sertão : veredas,
de 1956, est aussi un roman réaliste, bien que son réalisme soit plus profond
et, convenons-en, quoique Rosa dissimule « l’Histoire, pour mieux la
raconter »,[1] sachant que
l’objet pleinement révélé du réalisme de façade, plutôt que d’éclaircir,
obnubile et assombrit la réalité.[2]
J’assure donc que le Grande sertão :
veredas est un document fondamental – et fondateur – de la géographie, de
l’histoire, de l’anthropologie et même de l’économie brésiliennes et un
portrait grandiose et irretouchable du Brésil. Je reconnais, toutefois, que le
Guimarães Rosa le plus « intéressant » n’est peut-être pas celui qui
se soucie de raconter de façon socialement et politiquement fondée, mais plutôt
celui des métaphores cachées dans les jeux linguistiques et dans l’étrangeté
des constructions, celui des inversions des dictons populaires, des pluriels de
singuliers routiniers, des conjugaisons verbales carnavalisées, des
redondances, des affixations et des agglutinations. Celui-là même qui alimente
et donne du sens et de la complétude à notre tare sémantique. Et c’est
justement à cause de sa poésie, et du fait qu’il est un exemple à la fois
caractéristique et extrême de la création de Guimarães Rosa, que le conte
« Orientation » – qui ne manque pas pour autant de traiter de la
réalité brésilienne – devient important, dans la mesure où il montre comment
les traducteurs, dans ce cas le Français Jacques Thiériot et l’Allemand Curt
Meyer-Clason, ont procédé avec l’ouvrage de l’écrivain brésilien.
2. Pourquoi l’œuvre de Guimarães Rosa est-elle
exemplaire
dans les discussions touchant à la
traduction ?
Sans conteste, à cause de sa particularité.
Guimarães Rosa a développé un langage propre,
uniquement sien, en potentialisant les expériences de mouvements littéraires
comme le romantisme et surtout le modernisme brésilien – soucieux de forger une
langue nationale – et en y ajoutant sa dose individuelle de création. Devant
cette oeuvre, les discussions entre oralité et écriture paraissent désuètes,
étant donné que le langage de Guimarães Rosa est de la pure création, qui va
au-delà même de concepts comme celui d’« oralité feinte », de Paul
Goetsch.[3]
Le médecin du sertão et diplomate du monde
entier ne se contente pas simplement d’enregistrer la langue de sa région –
cela est la tâche des folkloristes –, il fait des recherches sur les principes
formels qui régissent l’expression de la vie rustique, afin d’élaborer – de
créer ! –, à partir d’eux, de nouveaux codes de communication avec le
lecteur cultivé. Le résultat est l’universalisation du message, construit sur
l’étoffe du parler régional et du sondage de l’essence des signifiants sertanejos.[4]
Si Guimarães Rosa radicalise les processus verbaux, il part néanmoins d’une
matière première réelle. Et, ainsi, il se situe même au-delà de questions
purement identitaires. Il ne veut pas fonder une tradition littéraire ;
son entreprise est subjective, et il veut, au maximum, de l’expressivité dans
la communication. Dans une lettre du 3 novembre 1964 (disponible dans la
collection du Memorial Guimarães Rosa dans l’État de Minas Gerais),
l’écrivain a non seulement dit qu’il n’était pas un abrasileirador –[5]
à la façon de Mário de Andrade –, mais aussi qu’il préférait peut-être le
portugais du Portugal, « plus fort, plus concret, plus compact et
séveux », ajoutant aussitôt après qu’il voulait tout, « le mineiro,[6]
le brésilien, le portugais, le latin – peut-être même l’esquimau et le tartare,
[...] la langue que l’on parlait avant Babel ».[7]
Partant du langage, Guimarães Rosa crée une poétique personnelle, pleine
d’audaces morphiques dans la composition de mots, de vocables insolites –
tantôt des archaïsmes, tantôt des néologismes – et des associations de tout
type.
Guimarães Rosa radicalise le processus de la
création dans divers domaines. Dans le domaine du mot – donc, au niveau lexical
– en unissant le châtié à l’oral, en faisant copuler des latinismes avec des
régionalismes et en mélangeant l’archaïque à l’argot pour obtenir
l’expressivité absolue. Ainsi, il assimile des mots étrangers (voir liste 1,
à la fin ; je commente notamment certains des exemples), il applique des
préfixes inusuels à des mots communs (voir liste 2), il appose des
suffixes et crée des substantifs particuliers à partir de verbes usuels, des
adverbes bizarres à partir d’adjectifs courants et des adjectifs étranges à
partir de substantifs communs (voir liste 3), il crée des mots-valises,
qui rappellent même des constructions linguistiques du grec ancien et,
indirectement, des traductions de Johann Voß du grec à l’allemand (liste 4)
et pluralise des singuliers absolus (liste 5), ainsi qu’il change,
simplement, l’orthographe de certains mots, surtout dans un certain nombre de
noms propres (« Rijino » au lieu de Regino, « Algemiro » à
la place d’Argemiro, « Laudelim » et « Florião » par
Laudelino et Floriano), il applique des aphérèses (« simesmado » au
lieu d’« ensimesmado », ou « sufusco » à la place de
« lusco-fusco »), il crée des pléonasmes (« nenhuns-nada »,
« defunto-morto »), il ébauche des variations grandioses
(« conosco ou sem-nosco », « bocamorte » à la place de
« bacamarte », « obcego » au lieu d’« obcecado »)
et il déroule des apocopes comme « assassim », « lobum » et
« estribil », sans oublier la plus grandiose d’entre elles,
« Diadorim » (en vérité, Maria Deodorina) qui a donné le titre à la
version française de son chef-d’œuvre: Grande sertão: veredas.
Le plus grand romancier brésilien du XXe siècle
crée aussi dans le domaine de la phrase, c’est-à-dire au niveau syntaxique, en
apposant des articles inusuels qui vont jusqu’à particulariser ce qui est
caractéristiquement optionnel et vague (liste 6), il recherche les
possibilités du subjonctif, de la proclise et du gérondif (liste 7), il
applique des inversions les plus variées possibles (liste 8), fait ample
usage de l’ellipse, en éliminant des liens linguistiques, en rompant avec la
logicité des relations et en créant une expression primitive, presque
d’analphabète, mais d’autant plus vigoureuse dans son essentialité à refléter,
à travers l’angulosité du langage, la nature inculte des personnages (liste
9). En plus de cela, il ponctue de façon carnavalesque, montrant de
l’enthousiasme pour la virgule qui syncope le texte, et un désamour pour le
point final, comme s’il voulait respecter le flux de la conversation et non les
règles de la grammaire, en faisant une ponctuation esthétique et non
orthographique.
Au niveau poétique, outre la simple phrase, la
création de Guimarães Rosa continue, transformant son texte en un véritable
« prosème », plein d’onomatopées, d’allitérations et de gradations
poétiques de haute valeur. Certaines fois, Rosa fait usage de vastes grappes
d’adjectifs, mais, en d’autres occasions, il se montre concis, ne révélant
aucun prurit devant le rythme ni même devant la rime et la métrique (voir, pour
terminer, liste 10).
Finalement et pour conclure, Guimarães Rosa semble
vouloir atteindre la même chose que Morelli, le personnage du roman Rayuela,
de Júlio Cortázar. À savoir restituer à l’idiome sa force vitale, y compris en
écrasant les mots, si nécessaire – un peu de la façon dont se passent les
choses chez le Chinois –, afin de leur donner la concrétude du réel. Guimarães
Rosa veut réconcilier et transformer des éléments contrastants, voire
contradictoires, dans un style nouveau, plein de poésie. Il est au-delà de la
question sur l’érudit ou le populaire, au-delà de la question de l’oralité et
de l’écriture, au-delà de la question de l’identité. Rosa veut se libérer de la
dictature des dictionnaires, rompre les amarres de la grammaire, assassiner la
convention pour atteindre l’essence. Sa prose dynamise le vétuste ; s’il
invente, c’est pour adapter le langage à la noblesse du contenu universel qu’il
aborde. Devant la création de Rosa – qu’elle soit lexicale, syntaxique ou largement
poétique – le lecteur est obligé d’écouter le silence où tout le monde crie en
dedans.[8]
[....]
[1] Walnice N. Galvão : As formas do falso. São Paulo, Perspectiva,
1972, p. 63.
[2] Offusquée par la forme,
la ligne ésotérique de la critique de l’auteur – en termes numériques, la
prédominante – oublie que même ce qui est ésotérique, selon le concept de Urgeschichte
de Walter Benjamin, est historique. En ce qui concerne Guimarães Rosa, le
point de départ le plus juste dans ce sens serait, à mon avis, d’interpréter
historiquement les signes ésotérico-mystiques, et non d’éclipser l’histoire et
de la voir comme une simple manifestation de la métaphysique, comme le font les
critiques ésotériques cités. (Voir, dans
le même sens, Willi Bolle : « O pacto no Grande Sertão - Esoterismo
ou lei fundadora? ». Revista da USP 36. Dossiê 30 anos sem Guimarães
Rosa, São Paulo, 1997-1998). Ils se restreignent à voir chez Guimarães Rosa un
mystique, presqu’ignorant parfois, en oubliant que ce qui est mystique chez
Riobaldo, par exemple, n’en ai pas moins réaliste, car cela répond directement
– quoiqu’élaboré de façon hautement philosophique – à la réalité d’un habitant
du sertão.
[3] Paul Goetsch :
« Fingierte Mündlichkeit in der Erzählkunst entwickelter
Schriftkulturen ». Poetica 17, Heft 3, 1985, p. 202-218.
[4] Adjectif portugais dérivé
du mot sertão. (N. de T. – Martin Didier)
[5] Mot portugais signifiant
quelqu’un qui adapte quelque chose au style brésilien. (N. de T.)
[6] Dialecte de l’État de
Minas Gerais. (N. de T.)
[7] Dans la même lettre,
Guimarães Rosa proclame son horreur au lieu commun, à l’automatisme vicié, à
l’inertie mentale, et postule la nécessité de l’enrichissement et de
l’embellissement de l’idiome, qui, à condition d’être beau et riche, réussirait
à atteindre la musique sous-jacente, l’inconscient, en somme, la réalité non
viciée par le quotidien. Et aussi : « Je ne pars pas de
prédéterminations. Je n’ai jamais eu de programme ou de ‘plate-forme’ à l’égard
du langage ou de la technique littéraire. Simplement j’écris. [...] De Joyce,
je n’ai lu qu’une partie du Dubliners. Ulysse, j’ai fait plusieurs
tentatives, qui ne sont jamais allées au-delà de morceaux de pages. Je trouve
qu’il y a chez lui un ludisme, une attitude qui ne m’est pas sympathique, une
excessive intentionnalité formelle, une multitude de ‘voulu’, qui me repousse.
[..] Mário de Andrade, polémique, lié à un Mouvement, est parti d’un désir d’abrasileirar
à tout prix la langue, en fonction de postulats que j’ai toujours trouvés
mutilateurs, trivialisants et appauvrissants de la langue, en plus de vouloir
l’enlaidir, ce qui dénote un irrémédiable mauvais goût. Il lui manquait, à mon
avis, de la finesse, de la sensibilité esthétique. » (Lettre du 3 novembre
1964, disponible dans la Collection du Memorial Guimarães Rosa dans
l’État de Minas Gerais)
[8] Le plus grand critique
littéraire brésilien a compris la question. Antonio Candido a dit :
« Le profit littéraire du matériel observé dans la vie sertaneja se
produit ‘de l’intérieur vers l’extérieur’, dans l’esprit, plus que dans la
forme. L’auteur invente, comme si, ayant découvert les lois mentales et
sociales du monde qu’il décrit, il fondait dans un grand bloc un idiome et des
situations artificielles, bien que régis par des évènements et des principes
expressionnels potentiellement contenus dans ce qu’il a enregistré et
ressenti. » (Antonio Candido :
« Grande Sertão: Veredas », O Estado de S. Paulo, Suplemento
Literário, 6.10.1959)